samedi 28 mars 2015

Pourquoi Google veut aussi devenir fournisseur d’accès à Internet


Quatre ans après l'annonce d'une première expérimentation, Google semble désormais prêt à passer à l'offensive dans l'Internet très haut débit. Le mois dernier, la firme de Mountain View a expliqué que 34 nouvelles villes américaines pourraient être raccordées à son réseau de fibre optique, baptisé Google Fiber, censé être 100 fois plus rapide que les accès traditionnels par le câble.

Pour le moment, le service n'est disponible que dans la région de Kansas City, à cheval entre les Etats du Kansas et du Missouri, et dans la ville de Provo, dans l'Utah. Il est en cours de déploiement à Austin, capitale du Texas et l'un des principaux pôles high-tech aux Etats-Unis. La prochaine phase d'expansion concernera notamment les agglomérations d'Atlanta, San Jose (donc une partie de la Silicon Valley), Phoenix, Portland, San Antonio ou encore Charlotte.
Si l'ensemble de ces 34 villes sont effectivement connectées, Google Fiber serait alors accessible à environ 3,5 millions de foyers américains. Soit à peine 3% du total. Le tout pour un coût très élevé, estimé entre 2 et 3 milliards de dollars. Et pour raccorder tout le pays ? Au moins 140 milliards de dollars, estimait fin 2012 la banque Goldman Sachs. Cela représente plus d'un tiers de la capitalisation boursière de la société.
Les spéculations vont donc bon train sur les véritables ambitions de Google. Mais aussi sur ses motivations. Tour d'horizon des différentes raisons qui pourraient justifier l'offensive du moteur de recherche dans l'Internet très haut débit.
UNE NOUVELLE ACTIVITÉ
"Google Fiber est une tentative de Google de bâtir une nouvelle activité profitable", assure Carlos Kirjner, analyste chez Bernstein Research. Il estime que le service pourrait être accessible à 40 millions de foyers d'ici à 2020, pour 20 millions de clients et un chiffre d'affaires annuel de 20 milliards de dollars. "Google pense à long terme. Dans cinq ans, Fiber pourrait devenir une activité significative pour Google et provoquer des turbulences pour les opérateurs en place".
Si Google ne publie pas de chiffres détaillés, plusieurs signes semblent indiquer que la demande existe. A Kansas City, tous les clients potentiels n'ont pas encore été reliés au réseau. Les municipalités font aussi la cour à Google pour être les prochaines sur la liste - et elles sont prêtes à prendre en charge une partie des coûts de construction. Dans plusieurs villes, comme récemment à Cincinnati, des groupes se forment pour obtenir le service. "Nous espérons gagner de l'argent avec Fiber", assure Milo Medin, son directeur.
MIEUX CONNAÎTRE LES INTERNAUTES
Si l'essentiel des services de Google sont gratuits, c'est parce qu'ils sont financés par la publicité. Son activité repose sur sa capacité à connaître les internautes afin de cibler les annonces qu'il affiche. En étant fournisseur d'accès, le moteur de recherche aurait alors la possibilité d'en savoir encore plus sur les habitudes et les intérêts de ses clients. Google assure cependant que cela ne fait pas partie de ses plans.
En tout cas, l'idée a déjà fait son chemin chez son concurrent AT&T. A Austin, où il est aussi en train de déployer la fibre optique, l'opérateur propose 30 dollars de réduction si l'internaute accepte que son historique de navigation soit utilisé afin "de proposer des offres pertinentes qui correspondent à [ses] intérêts". AT&T promet que les données personnelles ne seront pas mise à disposition des annonceurs.
DÉVELOPPER l'INTERNET HAUT DÉBIT
"Les gens font plus de choses sur Internet quand ils ont un accès rapide. Ils sont moins actifs quand la vitesse est lente", explique Kevin Lo, un des responsables de Fiber chez Google. Or, le niveau de chiffre d'affaires de Google dépend du niveau d'activité des internautes: plus ils surfent sur le web, plus le moteur de recherche peut vendre de la publicité et plus il gagne de l'argent. C'est sur cette même logique que repose Android, son système d'exploitation mobile qu'il met gratuitement à disposition des fabricants de smartphones et de tablettes.
Outre un accès à très haut débit, Fiber propose aussi un accès gratuit, avec un vitesse de connexion de 5Mbps (mégabit par seconde). Une seule condition: payer 300 dollars pour financer la construction de la ligne. Avec cette option, Google pourrait toucher un public qui ne peut se payer un abonnement chez un câblo-opérateur. Selon le Pew Research Center, 22% des foyers américains ne sont pas encore raccordés à un réseau haut débit. Autant de potentielles cibles pour les annonceurs.
GRIGNOTER SUR LA PUBLICITÉ TÉLÉ
L'argument marketing de Fiber, c'est sa promesse: un Internet 100 fois plus rapide. Selon les donnés d'Akamai, la vitesse moyenne de connexion aux Etats-Unis est légèrement inférieure à 10Mbps. Google promet une connexion à 1Gbps (gigabit par seconde), soit 1.024 Mbps. Dans le même temps, l'abonnement n'est pas plus cher que les offres actuelles des câblo-opérateurs: 70 dollars par mois pour Internet et 120 dollars pour ajouter 200 chaînes de télévision.
Un essor de l'Internet très haut débit serait bénéfique pour Google, dont l'un des objectifs est de grignoter sur le gigantesque marché de la publicité télévisée aux Etats-Unis (plus de 70 milliards de dollars par an selon l'institut Kantar Media). Pour cela, il faut que l'expérience utilisateur soit au rendez-vous. L'an passé, son directeur financier Patrick Pichette regrettait ainsi les "trois secondes d'attente pour regarder une vidéo sur YouTube" avec les opérateurs en place. Google pourrait aussi diffuser des spots de publicité directement sur la télévision, par exemple sur un service de vidéo à la demande.
FAIRE PRESSION SUR LES OPÉRATEURS
Malgré toutes ces raisons, Jonathan Atkin, de RBC Capital, demeure réservé sur les intentions de la société de Mountain View. S'il reconnait que "Google a les moyens financiers de faire tout ce qu'il veut", l'analyste doute que la société "dépensera les importantes sommes nécessaires pour réellement dominer ce marché". Autrement dit: Fiber ne serait qu'une activité annexe, concentrée sur quelques marchés, dont le principal objectif serait de faire pression sur les fournisseurs d'accès.
Les objectifs seraient alors multiples. Tout d'abord, les pousser à investir dans la fibre optique. AT&T a été le premier à réagir fin 2013 en lançant son réseau très haut débit à Austin. Ses concurrents restent encore peu actifs. Google espère aussi peser sur les prix pour que les offres des opérateurs soient accessibles au plus grand monde.  Verizon propose déjà des vitesses de 500Mbps mais elles sont commercialisées partir de 350 dollars par mois !
Le géant du web veut également maintenir la pression sur les questions de neutralité du net, qu'un récent jugement d'une Cour américaine a remis en cause. Si les fournisseurs d'accès se montrent trop gourmands ou décident de limiter le débit sur ses services (notamment YouTube), Google pourrait riposter en s'attaquant directement à leur activité - et à leurs profits. Même chose sur les abonnements à consommation limitée de données, que Comcast, le premier câblo-opérateur du pays, expérimente. Et qui représentent une menace pour les recettes publicitaires de Google.

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